Passer de l’instantanéité à la réflexivité

Prendre le temps de penser pour sécuriser ses tâches et activités professionnelles

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Nos sociétés occidentales vivent depuis plusieurs décennies dans une logique d’abondance et d’accélération. Cette accélération n’est pas neutre : elle modifie notre rapport au temps, à l’effort, à l’attente, mais aussi à nous-même. En psychologie et en sociologie du travail, cette compression temporelle est décrite comme un facteur majeur de tension et de fragilisation de l’agir professionnel (P. Sarnin et R. Kouabenan).

Dans l’action professionnelle, ce phénomène se traduit par une accumulation d’actions où tout va vite. Il faut décider, répondre à des injonctions, ajuster, parfois dans l’urgence. Le cadre institutionnel, les besoins des apprenants, la pression du résultat ou du temps contraignent les gestes. Dans ces moments-là, nous agissons souvent sans nous arrêter.

Et pourtant, c’est précisément là que se jouent des choix déterminants, parfois irréversibles : une parole, une posture, un arbitrage pédagogique. Une question s’impose alors : comment continuer à agir sans se mettre en danger soi-même, ni fragiliser les autres ?

La réflexivité propose une réponse simple en apparence, et cependant exigeante dans les faits : introduire du temps pour penser l’action.

Place de l’instantanéité dans l’agir professionnel

Dans nos quotidiens professionnels et personnels, l’instantanéité prend une place considérable. La course après le métro, alors qu’il y en a un le temps de faire un aller-retour de la longueur du quai. Le klaxon de la voiture de devant dès que le feu passe au vert. Le numérique (courriel, SMS, messages vocaux), les organisations en flux tendu, les injonctions à la réactivité installent l’idée que toute attente serait une perte de temps. Cette culture de l’immédiateté s’infiltre jusque dans les environnements de la formation, de l’éducation et de l’accompagnement, pourtant fondés sur des processus d’apprentissage longs.

La sociologie du travail montre que cette accélération favorise une illusion d’efficacité, souvent au détriment de la compréhension des situations (Vacherand-Revel). Le professionnel est sommé d’être rapide, adaptable, performant. Cette réactivité est parfois nécessaire, notamment pour faire face à l’imprévu. Lorsqu’elle devient permanente, elle inhibe la pensée.

Dans ces contextes, l’émotion est souvent contenue ou refoulée. L’expression « il faut gérer ses émotions ou ne pas montrer ses émotions » revient fréquemment dans les espaces professionnels. Or, comme le rappellent les travaux en psychologie du travail, l’émotion ne se gère pas comme un processus technique : elle s’accueille, se reconnait, s’explore (Sarnin). La reléguer au second plan revient à priver l’action d’un indicateur précieux.

Lorsque l’action devient prioritaire sur la compréhension, les effets produits sur l’autre - apprenant, collègue, équipe – ne sont pas toujours interrogés. Agir vite donne une impression d’efficacité immédiate, souvent réelle à court terme, mais pas toujours durable. C’est ce qui explique la répétition de situations similaires, le sentiment de recommencement et parfois l’usure professionnelle.

Le temps : un maître silencieux de la professionnalisation

Un des grands maîtres de la vie est le temps. François Fayolle l’écrit avec justesse : « le temps n’épargne pas ce qu’on fait sans lui. » Cette phrase résonne particulièrement dans les métiers de l’humain. S’inscrire dans une pratique réflexive restaure trois temps fondamentaux de l’agir professionnel : le temps de pause, le temps de reprise, le temps de retour sur ce qui a été vécu.

Ces trois temps sont au cœur de l’apprentissage par l’expérience tel que l’ont montré Dewey, Lewin et Kolb. Dewey insiste sur la nécessité d’un temps d’enquête sur l’expérience. 

Lewin rappelle que l’on comprend l’action en la transformant. Kolb structure ce mouvement dans un cycle qui ne peut fonctionner sans la phase de recul.

En psychologie du travail, ces temps de reprise sont identifiés comme des facteurs de protection contre l’épuisement et la perte de sens (Bobillier-Chaumon). En leur absence, l’émotion reste brute, l’action devient automatique et les erreurs se répètent. À l’inverse, lorsque ces temps sont intégrés à l’activité, l’expérience devient une véritable matière à compréhension et à transformation. 

De l’émotion brute à la pensée réfléchie

L’émotion vécue dans l’action est souvent une émotion brute. Elle surgit immédiatement, sans mise à distance, et informe le professionnel qu’un enjeu est en train de se jouer. Les neurosciences rappellent que cette réaction est rapide, non consciente, et orientée vers l’adaptation immédiate (travaux de N. Medja et P. Lacroix). 

Tant que l’émotion reste brute, elle oriente l’agir sans être comprise. Elle peut conduire à des réactions défensives, à des décisions hâtives ou à des ajustements peu conscients. La pensée réfléchie commence précisément là où l’émotion cesse d’être subie pour devenir interrogée. Cette pensée réfléchie suppose un temps de reprise, une description des faits, une explicitation des ressentis et une analyse des choix. Schön parle ici de la réflexion sur l’action, indispensable pour transformer la réflexion dans l’action. Vermersch montre que ce travail permet de rendre visibles les dimensions implicites de l’agir professionnel. C’est ce passage, de l’action, de l’émotion brute, à la pensée réfléchie qui permet à l’expérience de devenir réellement apprenante. Sans ce temps, l’émotion reste un signal non exploité et l’action est justifiée. Comme le formulait Lewin, on ne comprend pas l’action en la répétant, mais en la transformant grâce au regard que l’on accepte de lui accorder.

Ralentir pour sécuriser les parcours

Introduire du temps réflexif, ce n’est pas ralentir l’institution. C’est sécuriser l’agir professionnel de manière à la fois économique et humaine. Les recherches en psychologie du travail montrent que les situations de malentendus, de conflits ou de décrochage sont souvent liées à des décisions prises sous contrainte temporelle, sans espace de reprise (Kouabenan). Sans reprise réflexive, une parole peut devenir involontairement blessante. Une erreur peut être vécue comme une faute. Un apprenant peut se sentir disqualifié. Et le professionnel, privé de reconnaissance de son activité réelle, peut s’épuiser.

La réflexivité agit alors comme un dispositif de prévention : prévention de l’épuisement, prévention des ruptures de parcours. Les neurosciences du travail soulignent que la reconnaissance et la compréhension de l’activité, ainsi que l’implication réelle, renforcent le sentiment d’efficacité personnel, facteur clé de motivation et de bien-être (A. Van Dijk).

Ralentir pour penser, c’est déjà prendre soin de soi, et par ricochet, prendre soin des autres pour soutenir un espace de coopération solide.

Faire de la pause structurée un geste professionnel

La pause réflexive n’est pas une suspension de l’action. Elle est un geste professionnel à part entière. Elle peut prendre des formes simples et accessibles : un temps d’écriture après une séance de formation, un atelier, ou une réunion, un échange structuré entre pairs et la mise en réflexivité guidée d’une situation marquante. Ces pauses permettent de remettre de la conscience dans l’agir, d’ajuster les pratiques et de renforcer le pouvoir d’agir. En sociologie du travail, ces espaces sont décrits comme des espaces de régulation, indispensables à la durabilité des collectifs (Vacherand-Revel).

Les pauses transforment l’urgence en matière d’apprentissage et permettent de sortir de la logique du « faire encore » pour entrer dans celle du « comprendre pour faire autrement ».

Ce que la réflexivité change concrètement

Pour les professionnels, la réflexivité soutient une autorégulation continue de l’agir. Elle développe la capacité à apprendre de ses expériences, à faire des choix éclairés et à agir avec conscience. Elle favorise également la construction d’une identité professionnelle plus stable et plus sécurisée (Sarnin).

Pour les organisations, la réflexivité contribue à la création d’environnements apprenants sécurisés. Elle renforce la qualité des relations, soutient des pratiques plus justes et plus humaines, et participe à la prévention des risques psychosociaux sans les réduire à des indicateurs. 

Dans un monde marqué par l’incertitude, la réflexivité offre un point d’appui stable : la capacité à penser son action.

À retenir en 5 phrases

L’instantanéité s’invite de plus en plus dans nos quotidiens, notamment dans l’activité professionnelle. 

Sans un temps de reprise instauré, l’expérience ne devient pas apprenante. 

La réflexivité introduit un temps nécessaire pour penser l’action et la transformer à sa juste valeur pour l’écosystème. 

Ralentir permet de sécuriser les gestes et les parcours. 

Prendre ce temps de penser, c’est déjà prendre soin de soi, de ceux qui composent son équipe de travail, d’équipe projet, et de tout autre collaborateur et partenaire.

 

Questions de réflexivité pour le lecteur

  • Dans quelles situations ai‑je tendance à agir dans l’urgence, sans prendre de recul ?
  • Quels effets cela produit‑il sur moi et sur les autres ?
  • Quel espace, même minime, puis‑je créer pour reprendre et penser mon action ?
  • Qui peut m’aider à mettre cette situation en réflexion et en réflexivité ?

Pour plus d'informations :

 Astou Yansané Arnould, Ingénieure formation en charge des enseignements linguistiques, moral et civique et histoire géographie, Courriel