Ingénierie pédagogique et formations : Taille de pierre : la tradition comme levier d’avenir pour le BTP

À Majorque, un artisan remet au goût du jour des techniques de taille de pierre utilisées depuis le XIIIᵉ siècle. Voûtes montées sans béton, arcs en plein cintre, cintres en bois servant de support temporaire à la construction des voûtes, et usage exclusif de plâtre et de pierre locale : une approche traditionnelle qui interroge certaines pratiques contemporaines du BTP.

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Le maître artisan majorquin Julio Servera Viedma défend une construction fondée sur la connaissance fine du matériau, la maîtrise des poussées et l’exécution sur site. Selon lui, certaines solutions anciennes, notamment l’usage du plâtre plutôt que du ciment dans certaines configurations, présentent des avantages en termes d’élasticité, de comportement hygrométrique et de durabilité.

Un savoir-faire fragile mais encore transmis

La transmission de ces techniques reste aujourd’hui un enjeu majeur. À Majorque, aucune école spécialisée en taille de pierre n’existe actuellement, alors même que l’île possède une tradition architecturale riche, façonnée par la pierre locale depuis la conquête de Jacques Ier d’Aragon au XIII siècle.

En France, la situation est différente : plusieurs établissements forment des tailleurs de pierre, notamment du CAP Tailleur de pierre, du BP Métiers de la pierre ou encore du BTMS Tailleur de pierre.

Parmi les acteurs majeurs de cette formation figurent notamment :

  • le réseau des Compagnons du Devoir, qui propose des formations en alternance dans plusieurs centres (Baillargues, Champs-sur-Marne, Marseille, Nantes)
  • des lycées professionnels spécialisés comme Les Marcs d’Or à Dijon ou le lycée de l’Atlantique à Royan
  • des CFA consulaires ou agricoles comme la CMA de Barbezieux ou la MFR de Champigné

Au total, une vingtaine d’établissements en France proposent aujourd’hui une formation initiale au métier de tailleur de pierre, parmi lesquels le BTP CFA d’Indre-et-Loire à Saint-Pierre-des-Corps, qui forme des apprentis à ces savoir-faire.

"Le défi n’est donc pas tant l’absence de formation que leur faible visibilité et la difficulté d'attirer de nouveaux profils qui ont de la peine à se projeter dans un métier d''exception"

Un enjeu pour la formation et la transition écologique

Au-delà de la dimension patrimoniale, ces techniques interrogent plusieurs enjeux actuels du secteur :

  • réduction de l’empreinte carbone des matériaux
  • valorisation des ressources locales
  • développement de compétences artisanales à forte valeur ajoutée
  • réponse aux marchés de restauration du bâti ancien

La pierre est en effet un matériau durable, recyclable et disponible localement dans de nombreux territoires. Dans un contexte de transition écologique et de pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans le bâtiment, "la redécouverte de ces savoir-faire pourrait constituer une opportunité stratégique pour les organismes de formation et les entreprises de maçonnerie ou de rénovation du patrimoine historique et vernaculaire.

Tradition et modernité : un équilibre à repenser

L’enjeu n’est pas d’opposer artisanat et technologie, mais de les articuler. La chaine numérique est désormais opérationnelle et permet de répondre à de nombreuses demandes : relevé laser des ouvrages, modélisation numérique et usinage utilisant des machines à commande numérique à 4 ou 5 axes pour la préparation des blocs.  Le savoir-faire manuel restant indispensable à la finition des pierres. Il est aussi important de souligner que certaines interventions sur des bâtiments historiques ne peuvent être réussies que par la maîtrise du geste et la compréhension du matériau.

 

L'acquisition de ces savoir-faire, bien souvent associés à une région ou un pays, peut être facilitée par la participation des jeunes apprentis au projet de mobilité, comme celui porté par le CCCA-BTP. Tous ces savoir-faire peuvent en effet traverser les frontières pour s’enrichir les uns des autres. Par exemple, dans cette dynamique, le projet BTP mobilité+ a porté, en 2019/2020, un projet de mobilité virtuelle (période Covid oblige) concernant les tailleurs de pierre entre le CFA de st Pierre des corps et l’école professionnelle de Tarente en Italie. Depuis lors, ce sont 87 apprentis de CAP qui sont partis dans différents pays tels que l’Espagne, le Portugal, l’Allemagne ou l’Italie entre 2023 et 2025. Lors de ces périodes de formation professionnelles à l’étranger, les apprentis s’initient à des techniques différentes, s’approprient ou s’imprègnent de modes opératoires originaux et confrontent leurs propres savoir-faire à d’autres

 

La taille de pierre ne relève donc pas uniquement du patrimoine : elle pourrait bien redevenir un laboratoire d’innovation durable pour le BTP de demain, à la croisée de la tradition constructive et des enjeux contemporains du secteur.

 

Pour plus d'informations : 

Gisèle Rousseau, Chargée des demandes d’équipements pédagogiques, Courriel

Pierre Touillon, Responsable du pôle Internationalisation des compétences, Courriel 

Fabrice Poupon, Chargé de mission, Courriel