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Dans tous les métiers, une grande partie de l’activité se joue au‑delà de ce qui est prescrit, du fait des contextes mouvants, des contraintes multiples et des situations toujours singulières. Les professionnels improvisent, ajustent, priorisent. Ils composent avec l’imprévu, prennent des décisions dans l’instant, mobilisent des ressources construites au fil de l’expérience. Ces actions, ces gestes sont souvent efficaces et, dans le même temps, deviennent parfois difficiles à expliquer, y compris à soi‑même. Combien de fois entend‑on : « je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça, mais sur le moment, cela me semblait juste » ?
Ce propos n’est pas un aveu d’incompétence. Il révèle, au contraire, la richesse d’un savoir incorporé, construit dans et par l’expérience, au plus près du travail réel. Il ne s’agit donc pas d’une absence de savoir, mais d’un savoir peu visible, souvent silencieux, qui agit sans toujours passer par la verbalisation. Tant qu’il reste enfoui dans l’action, ce savoir échappe au regard, à l’analyse et à la reconnaissance.
Sans prise de conscience, sans exploration de ce qui se joue réellement dans l’activité, ces savoirs restent enfermés dans l’action. Ils ne peuvent, ni être transmis, ni discutés, ni améliorés. Ils demeurent personnels, fragiles, parfois même invisibles aux yeux de l’institution, alors même qu’ils constituent un appui essentiel à l’efficacité et à la qualité du travail. Anne‑Lise Ulmann montre combien cette invisibilité du travail réel constitue un frein majeur à l’apprentissage et à la professionnalisation : ce qui n’est pas rendu visible ne peut devenir objet de réflexion, de partage et de développement.
C’est pourquoi il devient primordial de s’écarter du travail pour mieux le voir, de créer une distance réflexive permettant de sortir l’activité de la sphère silencieuse dans laquelle elle s’exerce. Rendre visible l’invisible, c’est donner une forme, des mots, des repères à ce qui, jusque‑là, se faisait sans être pleinement conscientisé.
Ce travail de mise en visibilité ne vise pas à normaliser ou à contrôler l’activité, mais à transformer l’expérience en connaissance transmissible et évolutive. Il constitue une condition essentielle pour apprendre du travail et inscrire les pratiques dans une dynamique de développement professionnel durable.
Ce qui n’est pas explicité ne peut pas être transmis. Dans les dispositifs de formation, cette question est centrale. Comment former, accompagner, évaluer, si les critères de l’action restent implicites ? Lorsque les attendus ne sont pas mis en mots, l’apprentissage repose alors sur des suppositions, des interprétations partielles, voire des malentendus. L’explicitation permet précisément de rendre partageables des savoirs d’expérience.
La démarche réflexive suppose un travail d’explicitation, au sens que lui donne Pierre Vermersch : déplier l’action pour accéder à ce qui l’a orientée. Expliciter, ce n’est pas justifier a posteriori. C’est une description fine de ce qui s’est réellement passé : perceptions, ressentis, décisions, critères implicites.
Ce travail rend accessibles des dimensions de l’activité qui, sans cela, resteraient invisibles. Il permet de passer d’un agir efficace mais silencieux à un agir conscientisable, analysable et transmissible.
L’explicitation contribue également à une reconnaissance plus juste des professionnels. Elle déplace le regard porté sur le travail : comprendre la qualité de l’activité plutôt que juger uniquement les résultats.
Lorsque l’activité n’est pas explicitée, un glissement s’opère : l’erreur est interprétée comme une faute.
Jean‑Pierre Astolfi l’a montré : l’erreur constitue une source précieuse d’apprentissage, à condition qu’elle soit comprise. Lorsqu’elle est simplement sanctionnée, elle devient disqualifiante.
Yves Clot montre que le travail est traversé par des conflits de critères. Lorsque ces tensions ne sont pas mises en discussion, l’erreur est lue comme une transgression individuelle.
Dans ce contexte, rendre visible l’invisible permet d’éviter ce glissement. En explicitant l’activité, l’erreur cesse d’être un verdict pour devenir un objet d’enquête.
Un dilemme traverse de nombreuses pratiques professionnelles : corriger vite ou comprendre profondément ?
La correction rapide rassure et donne le sentiment d’agir efficacement. Mais elle agit sur les effets visibles sans interroger les causes profondes.
La compréhension, elle, prend du temps. Elle suppose d’accepter l’incertitude et de suspendre le jugement. Elle engage à explorer ce qui a conduit à la situation.
John Dewey montre que l’apprentissage naît de situations de trouble qui engagent une démarche d’enquête. Sans ce travail, l’expérience risque de se répéter sans se transformer.
Comprendre profondément consiste à rendre visibles les tensions du travail réel. La démarche réflexive permet alors d’articuler action et compréhension pour produire des ajustements durables.
Le mal-être et la maltraitance ordinaire ne sont pas nécessairement intentionnels. Ils naissent souvent de l’incompréhension et des implicites.
Lorsque l’activité réelle n’est pas rendue visible, les personnes sont jugées sur ce qu’elles donnent à voir, non sur ce qu’elles ont réellement tenté de faire.
Dans ces situations, ce qui est perçu comme un manque d’engagement relève souvent d’un défaut d’explicitation.
Yves Clot et Philippe Perrenoud montrent que l’absence de mise en discussion et de clarification des normes peut conduire à des jugements injustes.
La réflexivité agit alors comme un garde‑fou éthique. Elle permet de déplacer le regard du jugement vers la compréhension.
Prendre le temps d’expliciter, c’est déjà prendre soin.
Pour les professionnels, l’explicitation renforce la compréhension de leur activité réelle et développe des compétences transférables. Elle contribue aussi à une reconnaissance plus juste.
Pour les apprenants, elle clarifie les attendus et transforme l’erreur en levier d’apprentissage.
Pour les organisations, elle améliore la circulation des savoirs et favorise des environnements réellement apprenants. Elle devient une condition d’une écologie du travail plus humaine et durable.
Ouvrages et penseurs mobilisés
Astolfi, J.-P. (1997). L’erreur, un outil pour enseigner. Paris : ESF.
Clot, Y. (2010). Le travail à cœur. Pour en finir avec les risques psychosociaux. Paris : La Découverte.
Clot, Y., Bonnefond, J.-Y., Bonnemain, A. & Zittoun, M. (2021). Le prix du travail bien fait. La coopération conflictuelle dans les organisations. Paris : La Découverte.
Dewey, J. (1938). Experience and Education. New York : Macmillan.
Dewey, J. (1938). Logic: The Theory of Inquiry. New York : Henry Holt.
Perrenoud, P. (1984/1995). La fabrication de l’excellence scolaire. Du curriculum aux pratiques d’évaluation. Genève : Droz.
Perrenoud, P. (1998). L’évaluation des élèves. De la fabrication de l’excellence à la régulation des apprentissages. Bruxelles : De Boeck.
Ulmann, A.-L. (2016). Le travail enseignant au prisme de l’activité. Paris : L’Harmattan.
(ou à adapter selon l’ouvrage que tu avais en tête si plus précis — voir remarque ci-dessous)
Vermersch, P. (1994). L’entretien d’explicitation. Paris : ESF.
Pour plus d'information : Astou Yansané Arnould, Ingénieure formation en charge des enseignements linguistiques, moral et civique et histoire géographie, Courriel