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Depuis une dizaine d’années, l’apprentissage s’est fortement développé en France, y compris dans le BTP. (Une augmentation de 207,7% entre 1993 et 2024). Pourtant, un phénomène persistant continue d’interroger les acteurs de terrain : les abandons en cours de formation.
Malgré les réformes successives, les taux de ruptures restent élevés, en particulier dans les niveaux de qualification les plus bas et dans les petites entreprises (Fauchon, 2024).
Ces abandons sont souvent expliqués de manière stigmatisante : manque de motivation, erreurs d’orientation, difficultés scolaires ou “fragilité” des jeunes. Mais ces explications, très présentes dans les discours institutionnels, ne rendent pas compte de l’expérience réelle des apprentis, ni de ce qui se joue concrètement dans les situations de travail et de formation.
C’est à partir de ce constat qu’a été conduite une revue approfondie de cinquante travaux publiés entre 1987 et 2025[1] : études statistiques, enquêtes qualitatives, recherches institutionnelles, travaux académiques français et internationaux. L’objectif n’était pas de produire une étude de plus, mais de prendre du recul pour comprendre ce que la recherche nous dit, sur le temps long, des mécanismes d’abandon en apprentissage.
Premier enseignement majeur : toutes les ruptures de contrat ne sont pas des abandons.
Dans le cadre juridique français, un contrat d’apprentissage peut être rompu pour de nombreuses raisons : changement d’employeur, obtention anticipée du diplôme, réorientation, mobilité professionnelle. Or, les statistiques comptabilisent souvent toutes ces situations de la même manière.
La recherche permet de clarifier les choses :
Cette distinction est essentielle pour les acteurs de l’alternance : confondre rupture et abandon conduit à surévaluer les échecs, et à invisibiliser les parcours de réajustement, de bifurcation ou de reprise.
L’analyse croisée des travaux permet d’identifier six grandes figures d’abandon, qui ne sont pas des profils de jeunes, mais des configurations de situations. Nous suivons, ici, la perspective de JM Barbier (Barbier, 2020), une situation n’existe jamais indépendamment des sujets qui l’habitent : elle est le résultat d’un rapport vivant entre un sujet et un milieu.
Dès lors, comprendre les abandons impose de déplacer le regard des dispositifs vers les expériences vécues. Ce ne sont pas les prises disponibles qui comptent, mais les prises que le sujet peut effectivement saisir, au regard de son histoire et de ce que le milieu lui permet — ou non — "d’habiter".
Les abandons liés aux conditions de travail
Lorsque l’intensité productive, la pénibilité, les horaires ou l’absence d’activités réellement formatives empêchent l’apprentissage. Dans ces cas, ce n’est pas le jeune qui “n’est pas à la hauteur”, mais l’organisation du travail qui ne permet pas d’apprendre.
Les abandons liés aux relations de travail et au tutorat
L’absence d’accompagnement, des attentes implicites, un tutorat défaillant ou des relations conflictuelles fragilisent fortement le maintien en formation. L’apprentissage repose sur une relation : lorsqu’elle se dégrade durablement, l’engagement devient difficile.
Les abandons à dimension biographique
Certains abandons s’enracinent dans des trajectoires déjà fragiles : parcours scolaires discontinus, difficultés familiales, manque de confiance en soi. L’entrée en apprentissage réactive parfois des expériences antérieures d’échec ou de disqualification.
Les abandons liés à la santé
Fatigue chronique, troubles du sommeil, douleurs physiques, stress, anxiété : la santé joue un rôle central mais souvent invisible. Le corps devient alors un signal d’alerte, traduisant une surcharge ou une incompatibilité entre les exigences du milieu et les capacités du jeune.
Les abandons stratégiques
Certains jeunes quittent volontairement une situation devenue incohérente ou dangereuse pour se protéger, se réorienter ou préserver leur avenir. L’abandon apparaît ici comme une décision réfléchie, et non comme un échec.
Les abandons “globaux” ou mésologiques.
C’est la situation la plus critique : lorsque s’additionnent difficultés organisationnelles, relationnelles, biographiques et physiques. Le jeune n’arrive plus ni à apprendre, ni à être reconnu, ni à se projeter. L’abandon devient alors le dernier recours pour mettre fin à une situation vécue comme "inhabitable".
L’un des apports majeurs de cette synthèse est de proposer un changement de regard.
Les abandons ne sont ni des défaillances individuelles, ni de simples “accidents de parcours”. Ils constituent des signaux indiquant que, à un moment donné, les milieux de formation et de travail ne sont plus habitables pour le jeune.
L’apprentissage repose sur un équilibre fragile entre les exigences du travail, les conditions de formation, les relations humaines, les ressources personnelles et la santé. Lorsque cet équilibre se rompt durablement, le retrait peut devenir une manière de se protéger.
Pour les professionnels de l’alternance, ces résultats invitent à déplacer le regard :
Prévenir les abandons, ce n’est pas seulement sécuriser les parcours individuels : c’est aussi améliorer la qualité des milieux de formation, condition essentielle de la réussite de l’apprentissage dans le BTP.
Pour plus d'informations :
André Jorquera, chargé de projets développement des parcours et orientation, andre.jorquera@ccca‑btp.fr