Sorry, but this page still haven't any translation.

We hope this will be fixed in the near future.

Ingénierie pédagogique et formations : De l’échange de pratique à l’analyse réflexive de pratiques professionnelles

L’outil oui, et la transformation professionnelle encore mieux !

Published on - Updated

Dans de nombreux environnements professionnels, l’échange de pratiques s’est installé comme un espace reconnu, parfois attendu, parfois institutionnalisé. Les professionnels s’y retrouvent pour partager des situations, confronter des points de vue. Ces temps sont souvent riches, stimulants, parfois même libérateurs.

Et pourtant, une question revient, discrète et persistante : qu’est‑ce qui change réellement dans la pratique quotidienne, une fois la séance terminée ?

Ces échanges peuvent être pertinents, féconds, les prises de conscience réelles… sans que cela n’entraîne de transformation durable de l’agir professionnel. Souvent, ces échanges sont centrés sur les effets extérieurs avec la tentation de les expliquer. Quelque chose reste en suspens entre le dispositif collectif et la pratique individuelle et collective réflexive. Un travail qui s’amorce et s’arrête avant la porte qui s’ouvre pour plonger dans la profondeur de ce qui a été vécu.

C’est à cet endroit précis que se joue une distinction essentielle : celle entre l’échange de pratiques comme outil et la réflexivité comme activité professionnelle transformatrice.

L’échange de pratiques ou retours d’expériences : un outil nécessaire, et pas toujours suffisant

L’échange de pratiques répond à un besoin réel. Dans des métiers confrontés à la complexité humaine, elle offre un espace de mise en mots, de confrontation dans le sens faire front ensemble, de soutien entre pairs. Elle permet de sortir de l’isolement et du ruminement, de rompre avec la culpabilité individuelle, de reconnaître la difficulté du travail réel.

En ce sens, l’échange de pratiques reste un outil. Il fait désormais partie du paysage professionnel, un cadre donné, à un moment donné, avec des règles, un modérateur, un groupe de professionnels. Elle peut être justement animé sans pour autant transformer durablement la matière d’agir hors de cet espace.

Donald Schön l’a montré : réfléchir sur l’action, raconter l’action, ne garantit pas encore une transformation dans l’action. Le risque est alors de confondre la qualité de l’outil avec l’évolution réelle des pratiques. Autrement dit, participer à un échange de pratiques ne fait pas automatiquement de quelqu’un un praticien réflexif.

Quand l’outil substitue à une réalité qu’il masque

Il n’est pas rare d’entendre des professionnels dire : « Les séances de retours d’expériences, d’échanges de pratiques me font du bien, mais sur le terrain, je fais comme avant, je n’arrive pas à intégrer les conseils partagés. » Cela est juste, vous êtes dans la normalité et cela n’est pas un aveu d’échec. Ce constat révèle une confusion qui est à lever. Les deux aspects sont importants et cependant, ils ne doivent pas être pris l’un pour l’autre, ils doivent être complémentaires pour que le travail de l’échange, à la réflexivité en passant par la réflexion, soit complémentaire pour atteindre l’intention de transformation voulue. La réflexivité n’est pas à un temps d’échange collectif, bien qu’il existe les prémices dans ces temps donnés.

La réflexivité engage la personne, dans sa manière de penser avec ses jugements, ses croyances, de s’émouvoir, de décider, d’agir dans l’action, sur l’action et produire de l’expérience.

Chris Argyris et Donald Schön distinguent à ce titre deux niveaux de régulation : une régulation en simple boucle qui ajuste l’action sans remettre en question les cadres de pensée – et une régulation en double boucle, qui interroge les présupposés, les normes, les environnements, les logiques qui orientent l’action. L’échange de pratiques ou la seule participation à une analyse de pratique animée par autrui sans engager son propre « je » agissant, celui-ci restera cantonnée à la première boucle.

La réflexivité, en revanche, engage la prise en compte de tous les éléments contributeurs dans la réalisation de l’activité ainsi que de ses effets.

L’attitude réflexive : une responsabilité professionnelle

L’attitude réflexive ne se décrète pas. Elle s’apprend par sa mise en pratique et sa récurrence.

Elle dépend de plusieurs facteurs, notamment d’un environnement professionnel qui l’impulse, d’un expert animateur pour faire apprendre, et d’un choix professionnel. Être praticien réflexif comme exploré par D. Schön, c’est accepter de questionner ses évidences, revisiter ses décisions, reconnaitre ses zones d’inconfort et enfin transformer progressivement sa manière d’agir. Cette attitude engage le professionnel dans la clarification de ses actions, et dans son pouvoir d’agir dans la durée. Elle suppose un rapport exigeant à son propre travail et à son éthique : celle de ne pas se contenter de « bien faire dans le cadre » sans interroger les effets produits par le cadre, hors du cadre.

En ce sens, la réflexivité n’est pas une technique supplémentaire, elle est une manière d’habiter son métier et plus largement ses actions en conscience.

Peut‑on accompagner la réflexivité sans la pratiquer soi‑même ?

La question est délicate, et pourtant incontournable. Peut‑on accompagner la réflexivité d’autres professionnels sans l’avoir soi‑même expérimentée ? Peut‑on évaluer un cheminement réflexif sans être engagé dans un travail personnel de mise en conscience de ses propres actions ?

Poser cette question, ce n’est ni disqualifier les dispositifs existants, ni mettre en accusation les professionnels qui les animent. C’est introduire un déplacement éthique essentiel. Car accompagner la réflexivité ne consiste pas seulement à maîtriser une méthodologie ou à animer un espace de parole. Cela suppose d’avoir fait l’expérience d’un état d’être en conscience dans son propre rapport à l’action.

Être en conscience signifie être attentif à ce qui se joue dans l’action, puis sur l’action : aux ressentis, aux émotions, aux pensées, aux effets produits sur soi et sur l’environnement. Cet état d’éveil permet de repérer les signaux faibles qui appellent une mise en réflexion. Sans cette attention à soi et à son contexte d’action, la réflexivité risque de rester un exercice formel, déconnecté du réel.

Accompagner la réflexivité suppose donc de savoir ce que cela engage : douter de ses certitudes, suspendre le jugement immédiat, renoncer parfois à la maîtrise rapide au profit d’un temps d’observation, d’explicitation et d’autoévaluation de ses actes et de son environnement proche. Cela implique également de se centrer sur ses propres actes, plutôt que de rechercher la faute chez l’autre, et d’entrer dans une dynamique de compréhension globale et pluridisciplinaire des situations vécues.

Un professionnel peut être un excellent animateur de dispositif sans pour autant avoir engagé ce travail sur ses actes. Dans ce cas, le risque est que la réflexivité demeure un simple objet pédagogique — un cadre, une méthode, un discours — et non une pratique incarnée. Or, ce qui transforme durablement les pratiques, ce n’est pas seulement ce qui est partagé dans le groupe, mais ce que chacun accepte de regarder, d’interroger et de transformer dans son propre rapport au travail afin de pouvoir revenir dans le collectif pour coconstruire des leviers de transformation.

En ce sens, accompagner la réflexivité engage une responsabilité particulière : celle d’incarner soi‑même un rapport conscient à l’action, ouvert au droit à l’erreur, à l’apprentissage continu, à l’agilité, à l’exploration des difficultés, et à la transformation progressive des pratiques. C’est cette cohérence entre être en conscience, agir et accompagner qui rend la réflexivité réellement formatrice et transformatrice.

De la technique à l’éthique professionnelle

Lorsque la réflexivité devient une attitude durable, elle ne se limite plus à des temps formalisés d’analyse de pratiques individuelles et collectives. Elle s’invite dans l’ensemble de l’activité professionnelle : en amont de l’action, pendant l’action, et après l’action. Elle irrigue la préparation d’une séance, d’une réunion, la manière de réguler un incident, l’évaluation d’une décision prise dans l’urgence, mais aussi la qualité de la relation instaurée avec un apprenant, un collègue ou un partenaire. Il s’agit de raccrocher chacun à sa responsabilité en exprimant en « je », en abandonnant le « tu » qui tue pour s’installer dans la reconnaissance des efforts et mobiliser les énergies à la recherche de solution.

À ce niveau, la réflexivité cesse d’être un outil mobilisé ponctuellement pour devenir une manière d’être au travail et au monde (se référer à ma contribution dans l’ouvrage Former les apprentis, 12 conseils pour réussir). Elle transforme progressivement le rapport que le professionnel entretient avec ses propres processus, tâches, activités  : l’erreur devient une occasion d’apprentissage plutôt qu’un échec à dissimuler ; la difficulté se transforme en objet d’enquête plutôt qu’en problème à éliminer ; l’incertitude devient un espace de pensée plutôt qu’un facteur de blocage.

Ce déplacement engage alors une dimension éthique forte. Il ne s’agit plus de “bien faire” au sens de la conformité aux procédures ou aux prescriptions, mais de prendre soin de la qualité de son agir et des effets produits sur l’autre et sur l’environnement de travail. La réflexivité inscrit le professionnel, le citoyen, dans une logique de responsabilité : responsabilité de ses choix, de ses paroles, de ses décisions, y compris lorsqu’elles sont prises dans des contextes contraints.

En ce sens, la réflexivité ne relève pas d’un supplément de compétence. Elle constitue une éthique professionnelle incarnée, fondée sur la conscience de ses actes et sur la volonté de les interroger pour agir avec plus de justesse et dans la durée.

Ce que cela change concrètement

Pour les professionnels, l’attitude réflexive soutient une autorégulation continue de l’agir. Elle renforce la cohérence entre intentions et actions, et permet d’éviter la répétition aveugle de pratiques devenues routinières. Comme cela a déjà été développé par des auteurs émérites, l’expérience n’est réellement apprenante que lorsqu’elle est interrogée, explorée et mise en perspective. Sans ce travail de reprise, l’expérience peut tout autant renforcer des automatismes que développer des compétences.

La réflexivité permet alors au professionnel et au citoyen, de se situer : comprendre ce qui a orienté son action, ce qui a fonctionné ou résisté, ce qui mérite d’être ajusté. Elle soutient le développement d’un pouvoir agir plus conscient, fondé sur la compréhension plutôt que sur la réaction, et contribue à une plus grande stabilité professionnelle face aux situations complexes ou inédites.

Pour les collectifs et les organisations, l’attitude réflexive donne du sens aux stratégies impulsées et aux dispositifs déployés. Elle évite que les échanges de pratiques, les analyses de situations ou les formations ne se transforment en rituels vides, sans impact réel sur le travail quotidien. En favorisant la mise en lien entre activité réelle, intentions institutionnelles et effets produits, la réflexivité soutient des transformations durables, plutôt que de simples ajustements ponctuels dictés par l’urgence ou la conformité.

Ainsi, la réflexivité devient un socle de professionnalité partagée. Elle ne se réduit pas à un outil parmi d’autres, elle constitue une condition essentielle pour apprendre de l’expérience, sécuriser les parcours professionnels et maintenir des pratiques vivantes, évolutives et humaines.

À retenir

L’échange de pratiques ou des retours d’expérience crée un outil utile et cependant ne suffit pas à transformer durablement l’agir professionnel. 

Lorsque la réflexivité devient une attitude, elle dépasse largement le cadre de l’analyse de pratiques. Elle suppose une responsabilité institutionnelle et individuelle dans la durée. 

Ce n’est pas l’outil qui transforme, c’est surtout le rapport que le professionnel entretient à son propre travail. 

La réflexivité est une éthique personnelle et professionnelle avant d’être un principe méthodologique.

 

Questions de réflexivité pour le lecteur

  • Dans quelle mesure ce que je partage en échange de pratiques transforme‑t‑il réellement mon agir quotidien ?
  • Qu’est‑ce que j’accepte de remettre en question dans mes manières de faire, et qu’est‑ce que je préserve ?
  • En quoi mon attitude professionnelle influence‑t‑elle la réflexivité des personnes que j’accompagne ?

Pour plus d'informations : 

Astou Yansané Arnould, Ingénieure formation en charge des enseignements linguistiques, moral et civique et histoire géographie, Email